À Vendoire, le papillon qui questionne la gestion (24)

À Vendoire, le papillon qui questionne la gestion (24)

Le suivi mené cet été sur les tourbières de Vendoire confirme le recul de l’Azuré de la Sanguisorbe, un papillon protégé au cycle de vie hors du commun. Des travaux sont prévus en octobre pour rouvrir ses prairies. Mais son cas invite aussi à repenser notre façon de gérer les milieux face au changement climatique.

Un site géré à l’échelle de la vallée

Au fond de la vallée de la Lizonne, à la limite entre Dordogne et Charente, s’étendent les tourbières de Vendoire. Exploitée jusqu’au milieu du XXe siècle, cette tourbière alcaline fait partie d’un métasite qui regroupe plusieurs sites gérés par le CEN le long de la Lizonne. Raisonner à l’échelle de la vallée permet de garder une gestion cohérente entre des milieux qui fonctionnent ensemble et abritent des espèces à forts enjeux. Prairies humides, tourbière, boisements humides : le métasite compte 52 habitats différents et des espèces concernées par de multiples plans nationaux d’actions.

Cette gestion s’appuie sur un plan de gestion élaboré selon la méthode nationale de l’OFB (cahier technique n° 88), dont l’état des lieux s’achève ce mois-ci. La suite du document permettra d’identifier les enjeux, de fixer les objectifs à long terme et de programmer les actions, des travaux aux suivis scientifiques. Ces suivis permettent ensuite d’évaluer les résultats et d’ajuster la gestion.

Un papillon au cycle de vie étonnant

Protégé en France comme en Europe, l’Azuré de la Sanguisorbe (Phengaris teleius) fait partie des espèces à enjeux majeurs du site. À Vendoire, il est présent sur deux prairies.

Son cycle de vie repose sur une alliance étonnante. En été, la femelle pond sur les fleurs de la Grande Sanguisorbe, seule plante dont se nourrit la jeune chenille. Après quelques semaines, celle-ci se laisse tomber au sol, où elle attend d’être trouvée par des fourmis du genre Myrmica.

Trompées par son odeur, proche de celle de leurs propres larves, les ouvrières l’emportent dans leur fourmilière. La chenille y passe l’automne, l’hiver et le printemps à dévorer les larves de ses hôtes. Elle s’y transforme, et le papillon émerge l’été suivant.

Sans la plante, sans la fourmi et sans une gestion adaptée des prairies, pas d’Azuré. C’est ce qui en fait un précieux indicateur : sa présence témoigne de prairies humides en bon état, favorables à bien d’autres espèces.

Pourquoi ce recul ?

Cet été encore, les observations vont dans le même sens que les années précédentes : la population diminue. La Grande Sanguisorbe semble pourtant stable sur le site : le facteur limitant est sans doute ailleurs, et plusieurs hypothèses sont à l’étude.

Le réchauffement climatique pourrait jouer un rôle : une partie de la population se serait déplacée vers les zones boisées de la tourbière, plus fraîches. Ces boisements ont toute leur place sur le site : comme la tourbe elle-même, ils participent au stockage du carbone.

Les deux prairies se referment aussi peu à peu : la végétation s’y densifie et les arbustes gagnent du terrain, privant le sol de soleil. Or les fourmis Myrmica sont héliophiles : elles ont besoin d’un sol ensoleillé pour installer leurs nids.

Enfin, la chenille peut rester jusqu’à deux ans dans la fourmilière. La bibliographie reste pauvre sur les raisons, mais peut-être faut il des facteurs externes particulier pour la voir émerger. Les prairies n’ayants pas été fauchées l’an dernier, cette piste est plausible.

Rouvrir les prairies dès cet automne

Des travaux de débroussaillage sont prévus en octobre sur les deux parcelles à Azuré, en dehors de sa période de vol. Ils répondent à plusieurs objectifs : limiter le boisement des prairies, freiner l’installation d’espèces exotiques et rouvrir le milieu pour que le soleil atteigne mieux le sol.

Plus de soleil au sol, c’est plus de fourmilières, et donc plus de chenilles capables de boucler leur cycle.

Gérer pour la résilience plutôt que pour une seule espèce

Ces travaux sont nécessaires, mais l’exemple de l’Azuré invite à prendre du recul. Avec le changement climatique, les cortèges d’espèces vont évoluer : certaines reculeront, d’autres apparaîtront.

Concentrer la gestion sur une seule espèce, aussi emblématique soit-elle, risque de faire passer à côté de l’essentiel. L’enjeu est plutôt de préserver des milieux résilients et diversifiés, où alternent prairies ouvertes, lisières et boisements humides. Des milieux capables d’accueillir un cortège d’espèces, même si celui-ci change au fil du temps : c’est tout le défi des plans de gestion de demain.

Anthonin Dupuy

Partager cette actualité